Le Katsudon de Kitchen

23:03


Cela fait plusieurs jours que je travaille sur ce billet. Je ne suis jamais satisfaite du résultat. C'est un exercice nouveau que de présenter un livre qui m'a touchée. Je me balance entre le trop pontifiant, le terre à terre et les grandes envolées lyriques. Plus que le livre en lui-même, l'histoire, c'est l'émotion suscitée que j'aimerais partager. Un billet rempli de subjectivité. L'important, c'est de te donner envie d'ouvrir le livre, pas de te raconter l'histoire de A à Z (et d'ailleurs, tu n'aurais plus de raison de le lire, non ?). Il me faut cependant poser un peu le cadre pour que tu comprennes d'où sort cette recette.

Et il s'agit là d'une première chose importante, « éditorialement » parlant. Le but n'est pas de présenter le premier plat qui passe dans un roman, mais bien un élément culinaire qui me semble avoir un vrai rôle dans le récit.

Il est difficile de parler de Kitchen, de rendre fidèlement son atmosphère. Évidemment, on peut résumer l’histoire : une jeune femme, Mikage, doit affronter le deuil de sa grand-mère, avec qui elle vivait depuis le décès prématuré de ses parents. Elle est accueillie par une famille hors-normes (Yûichi et sa mère Eriko) et trouve réconfort et salut dans la cuisine.
Tout cela est finalement facile à résumer mais ne dit rien, ou presque, du livre. Le style est léger : on a l’impression que les personnages éprouvent surtout la surface des choses, et nous tiennent un peu à l’écart. Et pourtant, on partage leurs peines, leurs angoisses, leurs élans vitaux aussi. Plus qu’une longue introspection, les sentiments passent via quelques mots, une image bien trouvée, voire même le recours au paranormal pour le dernier récit.

Il s’agit de deuil, le récit est donc plutôt triste, lourd. Mais cela n’exclut pas les moments de réjouissance. Au contraire. Et c'est ce point-là que je retiens le plus : des évènements difficiles nous arriveront, forcément, quoi que l'on fasse, qu'elles que soient les précautions que l'on puisse prendre. Cela ne signifie pas que nous devrons nous arrêter de vivre. Il ne faut pas oublier, nier la réalité, mais prendre le temps du deuil et avancer. Plus riches de ce que nous aurons partagé avec les disparus.

L’amour aussi est présent, entre les deux héros. Amour qui ne dit pas son nom, qui hésite très longtemps à se montrer. Chacun des deux protagonistes doit faire face à un deuil, ce qui devrait les rapprocher. Mais non. La douleur et la timidité les emprisonnent. C’est finalement un plaisir partagé qui va les réunir. Et l’on en arrive au Katsudon.

Petit résumé de ce qu’il s’est passé juste avant...
Yûichi vient de perdre sa mère. Il est parti seul pour éprouver son deuil. Mikage est en voyage pour son travail. Un soir, affamée, elle se retrouve dans un petit restaurant traditionnel. À la vue d'un téléphone, elle appelle Yûichi. Lui aussi, il est affamé. Elle pense alors qu'il est trop loin, physiquement et symboliquement parlant, pour qu'il puisse se passer quoi que ce soit entre eux. Elle accepte de renoncer à lui. Arrive le katsudon. Et là, c'est un choc. Elle le trouve sublime et ressent l'envie de le partager avec Yûichi, afin qu'il appaise sa faim, et partage ce plaisir avec elle. Alors, elle part, traverse la moitié du pays avec un katsudon sous le bras et retrouve Yûichi. C'est autour de ce plaisir commun, et du constat qu'un lien très fort existe entre eux, que va naître leur histoire, qu'ils vont cesser de (se) fuir. Et sortir de leur tristesse pour commencer à vivre.

Yûichi a ri lui aussi, puis il a raccroché.
Soudain, une terrible lassitude m'a envahie. Après avoir posé le combiné, je suis restée un bon moment à regarder d'un œil fixe la porte vitrée du restaurant, en écoutant vaguement les bruits du dehors, [...]. Aujourd'hui encore, la nuit venait, la nuit allait passer pour tout le monde. Et je sentais que cette fois, j'allais vraiment toucher le fond de la solitude, là où personne ne peut vous rejoindre.
On ne succombe pas aux circonstances ou aux forces extérieures, c'est de l'intérieur de soi que vient la défaite, me suis-je dit en moi-même. Sensation d'impuissance : j'assistais à la fin de quelque chose que je ne voulais pas voir finir, et pourtant je n'arrivais même pas à m'affoler ou à éprouver de la tristesse. Tout n'était que morne et sombre.
Je voulais qu'on me laisse le temps de réfléchir, dans un endroit plus clair, plein de lumière et de fleurs. Mais à ce moment-là il serait sans doute trop tard.
Bientôt, on m'a servi mon katsudon.
Reprenant mes esprits, j'ai saisi mes baguettes.
"Ventre affamé", me suis-je dit. Le plat avait l'air étonnamment bon, mais au goût, c'était encore mieux que ça. C'était littéralement exquis.
"C'est délicieux ! ne suis-je exclamée spontanément.
- N'est-ce pas !" a dit le patron en souriant fièrement.
J'avais beau mourir de faim, la cuisine, c'est quand même mon métier. Ce katsudon, c'était du grand art, c'était presque une rencontre ! La qualité de la viande, le goût du bouillon, le degré de cuisson des œufs et des oignons, la consistance du riz, tout était parfait ! [...] Ah ! Si seulement Yûichi était là ! A cette pensée, une phrase m'a échappé : "Vous faites aussi des plats à emporter ? Vous pouvez me préparer une portion ?" [pp. 115-117]

Ce plat est, pour moi, central dans l’histoire car il déverrouille quelque chose. En sortant de son malheur, en osant aller de l’avant en suivant ses émotions, Mikage fait le choix de la vie. Ce plat permet également aux deux héros de communiquer, de se dire tout leur attachement en s’abstrayant de la barrière du langage.
Au-delà de ce plat, la cuisine au sens large du terme est centrale à double titre : il s’agit de la seule pièce où Mikage se sente bien, à l’abri, apaisée ; et c’est par la cuisine qu’elle dépasse ses deuils et trouve l’amour.

Alors, non, ne rêvons pas trop. Un bon steak-frites ne va pas résoudre tous nos problèmes comme par magie. Mikage était « prête » pour prendre cette décision. Elle s’était dépouillée de ses illusions en renonçant à Yûichi peu avant. Et, parallèlement, elle était suffisamment forte pour oser prendre ce risque (courir vers quelqu’un dont on n’est pas certain qu’il nous attende). Grâce à la cuisine. Elle avait un monde à elle, un abri où elle existait déjà pour elle-même. Et pas uniquement au travers des yeux de l’autre. Yûichi aussi en un sens. Deux individualités cabossées mais fortes, qui n’attendent pas tout de l’autre, mais savent que sa présence ne pourra qu’être un plus pour eux.

...quel bonheur [...] dans la cuisine.
Je n'avais peur de rien, ni de me brûler, ni de ma couper, même les nuits blanches ne m'étaient pas pénibles... Chaque jour, je tremblais de joie à l'idée que le lendemain allait venir, me permettant de relever de nouveaux défis. Dans la tarte aux carottes dont je connaissais la recette par cœur s'étaient glissés des éclats de mon âme, [...].
J'avais goûté ainsi les vrais plaisirs, et je ne pouvais plus revenir en arrière.
Je voulais toujours garder présente en moi l'idée que j'allais mourir un jour. Sinon, comment avoir la sensation d'être vivante ? Voilà pourquoi ma vie avait pris cette tournure.
Dans l'obscurité, on chemine d'un pas incertain au bord d'un précipice, avant de déboucher enfin sur une route, avec un soupir de soulagement. Exténué, on lève la tête : le clair de lune est d'une beauté qui pénètre le cœur. Cette beauté-là, je la connaissais. [pp. 75-76]



Katsudon


Pour 2 personnes
2 échines de porc
1 œuf
farine
chapelure
huile

ingrédients pour la sauce
1 oignon nouveau
4 cs de mirin
2 cs de saké
8 cs de dashi (soit 2 g de dashi en poudre délayé dans 8 cs d'eau tiède)
2 cs de sauce soja
2 cs de sucre
2 œufs


Désosser la viande et l'attendrir (en tapant dessus avec un couteau à plat). La passer dans la farine, dans l'œuf battu avec une cs d'eau froide, puis dans la chapelure.
Poser dans l'huile chaude. Retourner. La cuisson est terminée quand les bulles deviennent petites.
Émincer l'oignon. Dans une casserole sur feux doux, faire cuire l'ensemble des ingrédients pour la sauce, sans les œufs. Quand l'oignon est cuit, placer le porc coupé en lamelles dans la sauce et verser les œufs battus. Retirer du feu et couvrir 2 minutes.
Déposer sur du riz. Déguster.

C'est tout simple, et drôlement bon. Et meilleur avec un caniche !

You Might Also Like

1 commentaires

  1. Oh là là une belle mise en bouche et un beau billet sur le livre

    RépondreSupprimer

Subscribe